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Claire Thoury, l’associatif comme rempart des valeurs républicaines ?

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À la veille des élections législatives de juin, Le Mouvement associatif, qu’elle préside, alertait contre la menace représentée par l’extrême droite pour « l’action associative et citoyenne ».

 

Claire Thoury, pourquoi Le Mouvement associatif a-t-il pris l’initiative, en juin dernier, d’une tribune alertant sur la menace représentée par l’extrême droite ?

Nous nous mobilisons depuis toujours contre l’extrême droite, et aujourd’hui plus clairement encore : lorsque cela s’impose, nous appelons à voter contre l’autre candidat en lice, comme lors des dernières élections législatives. Pourquoi ? Parce que ce que porte l’extrême droite est incompatible avec ce que nous sommes et défendons. J’assume ce positionnement, même s’il fait grincer des dents dans certains collectifs qui estiment que nous sortons de notre rôle. Je considère pour ma part que c’est notre rôle d’acteurs associatifs, ancrés dans les territoires, d’affirmer que tout ne se vaut pas et que l’extrême droite diffère des autres familles politiques.

 

Dans quelle mesure cette initiative a-t-elle pu contribuer à écarter cette menace, tout au moins momentanément ?

Je l’ignore, mais j’observe qu’entre les associations, les syndicats, les intellectuels, l’action de la société civile organisée a été forte. Ensuite, il ne faut évidemment pas se contenter de publier une tribune mais s’appuyer sur notre enracinement dans les territoires pour discuter, argumenter, pointer les contradictions et les mécanismes de stigmatisation et de rejet du projet idéologique de l’extrême droite. Il ne suffit pas de dénoncer et de s’opposer : il y a également urgence à reconstruire un récit enthousiasmant et des espaces qui donnent envie d’être ensemble. Ce que fait le mouvement associatif.

 

La tribune faisait référence à la façon dont les communes administrées par le Rassemblement national entravent parfois l’action associative et citait le comportement de la mairie d’Hayange (Moselle) à l’encontre du Secours populaire, jugé « politisé et pro-migrants ». Y a-t-il d’autres exemples ?

Oui : la Ligue des droits de l’homme privée de local à Hénin-Beaumont, le tri effectué parmi les associations à Mantes-la-Jolie et la subvention municipale au club de foot supprimée. Idem à Béziers, avec la fermeture d’un centre social, ou encore les subventions coupées aux centres sociaux de Fréjus par le maire David Rachline parce qu’ils faisaient de la distribution alimentaire.

 

La tribune mentionnait les associations sportives : occupent-elles une place spécifique au sein du Mouvement associatif ?

Oui, ne serait-ce que par leur nombre : elles sont plus de 135 000 sur les 700 000 associations que nous représentons. Et 90 % de la pratique sportive « organisée » se fait dans le cadre associatif et non au sein d’entités à but lucratif.

 

Les associations sportives ont-elles également un rôle particulier à jouer, au sens où, au regard d’un objet apparemment plus « neutre », elles réunissent à la fois des personnes qui y adhèrent pour des valeurs et d’autres venues avant tout pour la pratique sportive ?

Adhère-t-on à une association pour des valeurs ou d’autres motivations ? Cela n’est pas seulement vrai pour les associations sportives, même s’il est révélateur que, pendant la crise sanitaire, certains pratiquants ont demandé le remboursement de leur cotisation parce que les activités n’avaient pu se dérouler normalement. Cela trahissait une certaine méconnaissance de la réalité du monde associatif. Je répondrai qu’on se fiche un peu de la raison pour laquelle les gens adhèrent à nos associations, si c’est par militantisme ou pour consommer un service. L’important, c’est qu’ils restent et continuent de faire le choix du modèle associatif plutôt que du privé lucratif. Cela signifie qu’ils y trouvent autre chose : l’engagement bénévole, la mise en responsabilités, le pouvoir d’agir, la participation à l’animation du territoire, de l’entraide…

 

Une partie des 10 millions de citoyens ayant accordé leur vote au Rassemblement national sont membres de réseaux associatifs signataires de la tribune. Faut-il engager alors le débat au sein des associations, au risque d’y fracturer ce qui reste du vivre-ensemble ?

Il ne faut pas hésiter à échanger et débattre. On meurt d’un lent processus de dépolitisation. À mon sens, le dialogue, le débat, voire le conflit, n’est pas un problème dès lors qu’il est organisé. Et nous avons intérêt à débattre au sein de nos associations pour faire sortir une parole qui ne s’exprime pas de manière spontanée. Cela veut dire qu’on arrive plus à faire société et que le politique, au sens du débat concernant la vie de la cité, ne contribue plus à cela. On s’implique alors pour une cause ou dans la vie locale, mais en évacuant la question des valeurs, des inégalités, des discriminations, de la carence des services publics dans certains territoires... Débattre, c’est aussi s’efforcer de trouver ensemble des solutions qui, à défaut de tout régler, auront eu le mérite d’avoir été discutées, et donnent aux gens le sentiment d’avoir été entendus dans leur réalité vécue.

 

Sociologue, vous êtes spécialiste de l’engagement des jeunes. Pourquoi sont-ils nombreux à voter pour l’extrême droite alors qu’historiquement ils y étaient très majoritairement opposés ?

Ils sont surtout nombreux à ne pas voter. Ensuite, toutes les générations sont touchées par la normalisation d’une extrême droite qui a aujourd’hui investi tous les canaux de communication, en particulier les applications numériques et les réseaux sociaux. Les tensions sociales et économiques ne suffisent pas à expliquer sa progression, mais la réflexion sur ces questions relève davantage des partis politiques que du monde associatif.

 

Passée la mobilisation électorale, quel message porter en cette rentrée, dans un contexte de grande instabilité politique ?

Tout le monde est très fatigué, les responsables associatifs en particulier. Le pays n’était pas préparé à cette dissolution très brutale. Ce contexte tendu s’est ajouté au fardeau du monde associatif, qui s’efforce de « panser » les maux de la société en dépit d’une réduction des financements et d’entraves à la liberté associative. C’est éprouvant, il faut être résilient. Il y a le temps des politiques, qui au regard des blocs en présence à l’Assemblée nationale ne peut passer que par des compromis. Et nous, mouvement associatif, pouvons et devons contribuer à apaiser la société dans laquelle nous vivons.

Propos recueillis par Philippe Brenot

 


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