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Laurent Castaignède, quelle est l’empreinte environnementale du sport ?

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Conseiller en impact environnemental, dans « Le revers de la médaille » Laurent Castaignède questionne celui du sport, amateur et professionnel. Un constat détaillé pour une prise de conscience collective ?

 

Laurent Castaignède, pourquoi vous êtes-vous intéressé à l'empreinte environnementale du sport ?

Deux évènements m’y ont incité : Paris 2024 et les 24 heures du Mans, course à l’occasion de laquelle j'ai été sollicité par des journalistes pour en commenter l'empreinte carbone. Il existe en effet un immense fossé entre la communication environnementale de ces événements, présentés comme des modèles, et ce que je savais être la réalité, pour avoir réalisé depuis dix ans des bilans carbone d'événements sportifs dans le football, le tennis, le surf, le trail et la course à pied. Qu’il s’agisse d’évènements professionnels ou amateurs, certains postes, parfois majeurs, sont toujours occultés dans les évaluations.

 

Vous-même, êtes-vous sportif ?

Je suis tennisman. J’ai repris il y a quelques années en club en disputant des matchs par équipe et je fais de la course à pied pour tenir la distance lors du troisième set… Entre 15 et 20 ans, j’ai aussi côtoyé le haut niveau comme arbitre : pas les Internationaux de France mais le championnat de France junior et celui de deuxième série à Roland-Garros, tout comme le tournoi de Biarritz.

 

En introduction, vous vous demandez : « Faudrait-il cibler ou au contraire épargner le sportif du dimanche, le professionnel aguerri, le fan inconditionnel, le téléspectateur occasionnel ? » Quelle est votre réponse ?

Épargner le sportif du dimanche en général, oui, car il reste modeste dans sa pratique : il court en partant de chez lui ou joue dans le club local et ne consacre pas un trop gros budget à sa pratique, plutôt vertueuse. Le sportif professionnel, lui, a logiquement une empreinte environnementale bien plus impactante, entre le matériel et les installations mobilisées, ses déplacements, ses sponsors et le marketing qui entoure les compétions. Le fan inconditionnel, je le vois avant tout comme la victime d'un système qui cherche à exploiter sa passion en lui adressant de multiples injonctions à consommer, se déplacer, jusqu’aux paris sportifs. Quant aux téléspectateurs occasionnels, le problème est qu’ils sont extrêmement nombreux : plusieurs milliards lors d’un Mondial de football ou des Jeux olympiques, avec en arrière-plan un marché publicitaire qui invite à les faire consommer des produits peu utiles.

 

Vous retracez l’histoire de l’empreinte du sport en pointant « la grande accélération » de l’après-guerre et « l’hégémonie » actuelle…

Le développement du sport a accompagné celui de la société de consommation, avec ses impacts directs et indirects, au premier grand desquels les transports et l’exploitation marketing des pratiquants, des spectateurs et des téléspectateurs.

 

Vous abordez la recension des impacts du sport avec une comparaison. En 1960 à Rome, l’Éthiopien Abebe Bikila devient champion olympique du marathon en courant pieds nus ; en 2019 à Vienne, le Kényan Eliud Kipchoge passe sous la barre mythique des deux heures grâce à une débauche de moyens : chaussures à semelles dotées de lames en carbone, parcours adapté, mise à contribution de 40 « lièvres » et d’un véhicule projetant une ligne lumineuse indiquant le rythme à suivre…

Ce sont deux cas extrêmes mais symboliques en ce qu’ils illustrent la multiplication des moyens autour du sport. Sans inviter les gens à courir pieds nus, l’exploit d’Abebe Bikila rappelle qu’on peut être performant avec des moyens dérisoires tandis que celui de Kipchoge incarne le sport augmenté, artificiel et « minéral » en ce qu’il utilise des ressources tirées de l’extraction minière : carbone des lames de ses baskets rebondissantes, bitume entièrement refait pour l’occasion, carburant et métaux nécessaires à la construction du véhicule d’assistance, lourde logistique motorisée, le tout financé par un géant du pétrole !

 

Vous calculez l’impact environnemental du matériel sportif, des infrastructures, des déplacements, de la consommation d’eau et d’énergie, etc. Mais à titre individuel, comment un pratiquant sportif peut-il réduire son empreinte ?

Il doit être conscient des différents postes de son empreinte environnementale, mais sans exagérer sur l’un d’eux dans ses efforts de sobriété, car à trop se focaliser sur un seul on risque d’invisibiliser les autres. Il doit commencer par éviter de prendre l'avion pour aller pratiquer son sport préféré. Il y a quelques années, une étude allemande a ainsi montré que la plongée sous-marine, le surf et le golf figuraient parmi les sports ayant l’empreinte environnementale la plus élevée à cause des déplacements lointains que leur pratique suscitait : un paradoxe pour des sports se voulant proches de la nature ! Aujourd’hui, on pourrait probablement ajouter le trail. Mais attention : je dissocie le surfeur qui surfe près de chez lui de celui qui s’offre des destinations exotiques.

 

Et les autres postes ?

En tennis par exemple, il faut prendre en compte dans l’impact énergétique de l’éclairage du terrain et surtout le chauffage de l’eau des douches. Il y a aussi l'alimentation, où un sportif puise sa propre énergie : s’il mange davantage de viande, cela a un impact.

 

Vous saluez les efforts des organisateurs pour limiter déchets et emballages ou proposer des médailles en bois, comme l’Ufolep le fait pour ses compétitions, innovation qui avait alors suscité certaines réticences…

Des médailles en bois plutôt qu’en métal, c’est une mesure minime au regard de l’empreinte globale d’une manifestation, mais à l’importance symbolique forte parce qu’elle fait passer un message, notamment auprès des personnes les plus rétives. Inscrites dans un système qui leur convient, elles n’ont pas conscience de son caractère délétère du point de vue du climat, de la pollution et de l’épuisement des ressources. La médaille en bois est une façon d’affirmer : il faut changer, faire évoluer nos fonctionnements.

 

Vous pointez toutefois les effets pervers de certaines mesures visant à réduire les déchets, comme collectionner les « écocups » en plastique dur et les gourdes proposées en cadeau…

Il faut être attentif aux rebonds d'usage, comme quand un organisateur s’attache à réduire son empreinte sur un poste mais s’aperçoit que, par contrecoup, un autre poste a augmenté dans les mêmes proportions. J’ai aussi en tête l’exemple des écocups de Paris 2024, sponsorisés par un fameux fabriquant de soda mais massivement remplies en y vidant des bouteilles en plastique, tout en permettant à la marque de faire sa pub dans les tribunes. Ces écocups étant différents pour chaque sport, il était tentant de les collectionner, comme ces maillots de foot qui transforment les supporters en hommes-sandwiches vantant des entreprises aussi énergivores que des compagnies aériennes. Méfions-nous aussi aux organisateurs qui « superforment » sur un poste pour mieux communiquer dessus, mais en oublient d’autres bien plus importants.

 

De son côté, une fédération sportive distribue des goodies et des textiles floqués à son nom pour entretenir le sentiment d’appartenance et gagner en visibilité. Doit-elle y renoncer ?

Non, mais elle doit faire preuve d’une certaine sobriété et privilégier les cadeaux utiles, susceptibles de se substituer à un achat que la personne fera probablement. Concernant les vêtements, le risque est d’empiler les tee-shirts dans l’armoire. Je pense à ceux des finishers de trails et de courses sur route. L’idéal, ce serait un flocage à apposer sur un même tee-shirt après chaque épreuve. Les collectionner soulignerait le mérite du coureur ou de la coureuse, comme les tampons sur le crédencial des pèlerins de Compostelle attestent du chemin parcouru.

 

Au-delà, sur quoi une fédération doit-elle avant tout porter ses efforts ?

Je pointerai trois domaines. Le premier, c’est la volonté de développer la discipline de la fédération en question : on ne peut pas augmenter indéfiniment la pratique de tous les sports, sinon au détriment d’autres. Le football est ainsi devenu hégémonique, multipliant les compétitions internationales pour mieux écraser la concurrence. Le deuxième, c'est l'organisation de compétitions poussant aux déplacements lointains des sportifs et d’un grand nombre de spectateurs. Les matchs délocalisés ou sur terrain neutre, comme les demi-finales du Top 14, sont à cet égard une catastrophe car les stades ne sont alors pas majoritairement remplis de spectateurs locaux. Le troisième domaine, c’est le choix de sponsors à l’empreinte carbone élevée et leur présence massive dans les spots de pub ou sur les panneaux des stades.

 

Et une association organisatrice d’un trail ou un semi-marathon, quelles questions doit-elle se poser ?

Les mêmes, à son échelle. Ne pas chercher à faire venir des gens de trop loin, ne pas démarcher une compagnie aérienne ou un sponsor automobile connu pour ses SUV, favoriser le localisme pour la logistique et l’alimentation des participants. Et proposer des repas végétariens, c’est mieux.

 

Concernant les impacts indirects du sport, quel est celui auquel on ne songe pas au premier abord ?

Le marketing, ce grand oublié des bilans carbone officiels ! J’entends par là les sponsors des grands évènements et les annonceurs publicitaires. Il y a aussi l'héritage touristique des événements internationaux. À ce titre, Paris et la France peuvent se féliciter du retentissement des Jeux olympiques, mais tous ces touristes supplémentaires post-évènement laisseront une empreinte environnementale considérable qui n’est pas comptabilisée.

 

Vous prenez les émissions de gaz à effet de serre comme critère d’une série d'oppositions : « sportif vs (télé)spectateur », « amateur vs professionnel », « sport collectif vs sport individuel », « sport musculaire vs sport mécanique », etc. Mais il n’est pas toujours simple de désigner le moins impactant…

Il y a néanmoins de vrais écarts. Le téléspectateur, pour autant qu’il ne soit pas pratiquant lui-même, aura une empreinte environnement moindre que le sportif, ce qui ne signifie pas qu’il faut rester rivé à son canapé ! Le professionnel est beaucoup plus impactant que l’amateur, mais le savoir ne l’empêchera pas de persévérer dans son métier. Ces oppositions théoriques sont surtout une invitation faite aux différents types de pratiquants à réfléchir à leur propre empreinte environnementale.

 

Vous jugez « incertain » l’avenir du sport en raison de sa tendance au « toujours plus », et listez ce qui devrait accompagner « un virage général » : pour le matériel, jouer le biosport contre la technologie ; pour les infrastructures, arrêter la fuite en avant ; pour l’énergie, favoriser la rénovation des bâtiments une certaine électrification, etc. En prend-on le chemin ?

Il y a beaucoup d’affichage et, en dépit d’efforts louables, l'empreinte environnementale du sport ne cesse toutefois d'augmenter. Par ailleurs, un grand évènement international ne peut être écologique. Les bonnes pratiques se rencontrent plutôt sur des évènements au rayonnement régional, peu médiatisés, au budget raisonnable et faisant largement appel au bénévolat.

 

Les canicules à répétition, en nuisant ou en empêchant la pratique sportive, peuvent-elles accélérer la prise de conscience ?

Je l'espère : pas les canicules, mais l’électrochoc… Seul un évènement grave au retentissement mondial pourrait faire bouger les lignes : imaginez qu’une star du football ou du tennis décède en direct de la chaleur ! Où que le crash d'un avion de supporters affrété par un sponsor nourrisse le débat sur les déplacements de masse à caractère lointain… Privilégions les fan-zones !

 

Vous proposez pour finir une petite méthode à l’usage de ceux qui voudraient estimer l’empreinte environnementale de leur relation au sport. Vous l’êtes-vous appliquée à vous-même ?

Sans l’avoir calculée précisément, je fais attention. Quand je suis revenu au tennis il y a quelques années, j'ai repris des raquettes d'occasion, et pour le reste je ne rachète du matériel que lorsqu’il est très usé. Les quelques compétitions auxquelles je participe sont par équipe et pour mon jogging hebdomadaire je pars toujours de l'endroit où je me trouve, sans prendre la voiture. Spectateur, j’ai renoncé à monter à Paris pour Roland-Garros et j’assiste à la place au tournoi Primrose de Bordeaux, un « challenger » qui attire des joueurs entre la 50e et la 500e place mondiale. Les tribunes n’étant pas très grandes, on est très bien placé et le jeu d’un très haut niveau. Enfin, en tant que téléspectateur je zappe les publicités, tout en pestant contre celles qui s’incrustent d’office à l’écran, et ces panneaux lumineux qui font tout pour attirer l’attention.

Je voudrais aussi insister sur l'influence que chacun peut avoir auprès des tiers. Simple pratiquant, organisateur d’évènement ou dirigeant associatif, nous pouvons avoir une influence sur la pratique sportive d’autrui du point de vue environnemental. Pour le meilleur, ou pour le pire… Propos recueillis par Philippe Brenot

 

Ingénieur et essayiste. Ingénieur diplômé de Centrale, Laurent Castaignède, 55 ans, a fondé à Bordeaux le bureau d’étude BCO2 Ingénierie, spécialisé dans l’empreinte carbone des projets de bâtiments, de transports et d’évènements. Déjà auteur chez l’éditeur montréalais Écosociété de La bougeotte, nouveau mal du siècle (2021), Airvore ou le mythe des transports propres (2ème édition, 2022), et de La ruée vers la voiture électrique (2023), il propose dans Le revers de la médaille (2026) une analyse très pédagogique de « l’empreinte environnementale du sport » qu’il conclut en ces termes : « Le sport a perdu son âme d’enfant et doit d’urgence retrouver un imaginaire humaniste nettement plus sobre, avec (…) pour devise générale : "moins vite moins haut, moins fort". [Et] sans sombrer dans un fatalisme démobilisateur, c’est peut-être à la société civile des véritables amateurs de sport (sportifs ou non), de concert avec les associations sportives locales et les organisations environnementales, de prendre la main du législateur (…). »

 


Le revers de la médaille. L’empreinte environnementale du sport, 226 p., 16 €.
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