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Pierre Desaissement, mémoires d’un grand aîné

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Aujourd’hui centenaire, Pierre Desaissement a présidé l’Ufolep de 1981 à 1988 et siège toujours au comité de Seine-et-Marne. Leçon d’histoire avec un dirigeant dont le parcours épouse celui de la fédération.

 

Pierre Desaissement, qu’est-ce que cela fait d’avoir eu cent ans l’année où, un siècle après, Paris accueillait de nouveau les Jeux olympiques ?

Je suis effectivement né en 1924, au lendemain des deuxièmes Jeux olympiques d’été de Paris, et des Jeux d’hiver à Chamonix. Mais de façon tout aussi symbolique, sinon plus, je suis né un 15 novembre. Or c’est le 15 novembre 1866 qu’est créée la Ligue de l’enseignement, comme le rappelle la plaque commémorative installée à l’entrée du siège commun de la Ligue et de l’Ufolep, rue Juliette-Récamier. J’étais donc prédestiné à favoriser la pratique du sport dans un mouvement d’éducation populaire !

 

Ces Jeux olympiques et paralympiques, les as-tu suivis à la télévision ?

Oui, avec passion. Ces Jeux ont été une splendeur alors qu’on s’inquiétait tant pour leur organisation. En dépit de la pluie, cela a débuté avec cette magnifique cérémonie d’ouverture. Puis les athlètes français, valides et non valides, se sont « décarcassés » pour aller chercher des médailles, souvent après un intense suspense.

 

Enfant, quel était ton sport de prédilection ?

Le football ! Normal, pour un natif de Reims. Avant-guerre, ce n’était pas encore la grande époque des Kopa-Piantoni-Fontaine, mais il y avait déjà une atmosphère foot.

 

Et ta pratique physique et sportive à l’école ?

Je n’en avais pas. Dans mon école primaire du boulevard Carteret, il n’y avait pas d’EPS. La cour était minuscule, pas de préau ni de matériel… Les enseignants n’étaient pas formés et il y avait même du dédain envers l’activité physique. La mission des instituteurs était d’amener les gamins jusqu’au certificat d’études, où l’EPS n’était alors pas prise en compte. Le « certif » permettait d’avoir un métier, facteur par exemple.

 

Tu as joué en club à Reims ?

Non, d’autant plus qu’en 1935, en pleine crise économique, nous avons déménagé avec mes parents2 à Lagny, Seine-et-Marne, où j’ai intégré le cours complémentaire de garçons.

 

Le cours complémentaire ?

Les cours complémentaires correspondaient à ce que sont aujourd’hui les collèges, à ceci près qu’ils étaient des annexes des écoles primaires. Ils se distinguaient en cela des lycées, rares à l’époque. Là, j’ai eu la chance d’avoir deux enseignants formidables : en français Marcel Rivière, premier président de la MGEN en 1946, et comme prof de mathématiques Henri Bouteiller, qui deviendra « commandant Albert » dans la Résistance, et qui m’a donné le goût des équations. Avec lui, tout était limpide ! Les cours complémentaires, ou CC, sont ensuite devenus CEG, collèges d’enseignement général, puis CES, collèges d’enseignement secondaire, avec le brevet au bout.

 

Tu as donc poursuivi tes études…

Je suis reçu au concours d’entrée à l’école normale [établissement consacré à la formation des enseignants] de Melun, mais celle-ci est occupée par les Allemands ! Nous serons donc hébergés au collège Jacques-Amyot, où j’ai ensuite passé le bac, avec les dernières épreuves le 3 ou le 4 juin 1944. En raison du Débarquement, nous avons cru n’avoir jamais nos résultats. Mais si, un mois après j’ai appris que j’étais reçu ! J’ai fait une année de maths sup à Paris, puis été nommé en 1947 au cours complémentaire mixte de Nangis, qui, hasard ou pas, était dirigé par Marcel Rivière…

 

Là, tu enseignes les maths et les sciences, mais aussi l’éducation physique…

C’était ainsi à l’époque. Professeurs dans l’une des matières principales, nous nous répartissions aussi les autres selon nos aptitudes et nos goûts : musique, dessin, EPS… À la fin de l’école normale, nous avions effectué un stage sportif destiné à nous donner les quelques notions permettant de l’enseigner. Le vendredi, les élèves étaient réunis sur le stade aménagé au bout d’un an à proximité du collège. D’autres enseignants proposaient de l’athlétisme, du basket. Moi, c’était foot.

 

C’est là que commence ton histoire avec l’Ufolep-Usep…

Rapidement, mes élèves ont émis le souhait de rencontrer d’autres équipes. Un collègue m’a alors parlé d’un organisme qui, à Melun, la préfecture, s’occupait de vacances, mais aussi de sport… Je rencontre donc un certain René Hamelin [futur élu national de 1954 à 1957] qui me parle de l’Ufolep, et surtout de l’Usep. Il y avait déjà de l’athlétisme, du basket, du tir, mais pas de football. Il m’a suggéré de sonder d’autres établissements, j’ai eu quatre réponses. Cela ne m’a pas découragé. Nous nous sommes lancés et, très vite, ça a fait boule de neige. J’accompagnais mes élèves aux matchs, tassés dans ma 203, et mon épouse lavait les maillots…

 

Bientôt, tu prends davantage de responsabilités…

Je ne demandais rien, mais comme selon lui « j’avais fait du bon boulot », René Hamelin m’a amicalement incité à m’investir davantage.

 

En 1953, tu deviens même délégué départemental à titre bénévole...

Les moyens humains étaient réduits. L’Ufolep-Usep était installée dans les bureaux de la direction départementale de la Jeunesse et des Sports et bénéficiait d’un demi-poste accordé par l’inspection académique. Il était occupé par Madame Moreau, une assistante administrative très efficace. Je venais de Nangis lui donner toutes les informations utiles. Quand celle-ci est partie, il y a eu beaucoup de turn-over jusqu’à ce qu’au milieu des années 1960 arrive Jacques Dupré, responsable de l’activité handball. Il est resté cinq ans à la délégation départementale. Durant ces années-là, nous avons élargi l’organisation du football au niveau régional : Seine, Seine-et-Marne, Seine-et-Oise et Oise. C’était plus vaste que l’actuelle Île-de-France et les moyens n’étaient pas à la hauteur. La Focel [nom de la Ligue de l’enseignement en Seine-et-Marne] ne jurait que par les vacances, avec ses deux centres de Saint-Michel-Chef-Chef (Loire-Atlantique) et Saint-Chaffrey (Hautes-Alpes).

 

Le secteur sportif de la Ligue était pourtant en pleine expansion…

Nos championnats prenaient de l’importance et d’autres manifestations avaient aussi du succès, comme le cross Usep des écoliers. Il se disputait par équipes de quatre, avec classement sur le troisième arrivé. La participation à l’échelon local était gratuite, mais à partir du niveau cantonal il fallait prendre une licence. Nous avons compté jusqu’à 30 000 licenciés ! L’Usep englobait encore école primaire et cours complémentaires, jusqu’à ce queceux-ci ne deviennent « CEG » et que l’Association du sport scolaire et universitaire (Assu), future UNSS, ne les récupère.

 

Le contexte, celui de l’avènement de la société des loisirs, était favorable…

L’administration elle-même encourageait le développement de la pratique sportive. La perspective de pouvoir accéder aux finales nationales de nos compétitions attirait aussi beaucoup de clubs et associations. En Seine-et-Marne, nous avons aussi fait en 1966 une recrue de choix en la personne de Gérard Houdray. Sans avoir le statut de professeur, il enseignait auparavant l’EPS à Fontainebleau, et se souvenait avoir été mon élève en 6e au collège de Nangis ! Moi, son nom me disait bien quelque chose… Avec lui, nous avons formé un solide tandem et l’Ufolep-Usep était reconnue pour son sérieux et son professionnalisme. L’inspection académique publiait un bulletin spécial Usep et, au regard de nos activités, un directeur départemental, monsieur Serre, nous a permis de prétendre à des subventions de la part du Conseil général. J’ai d’ailleurs une anecdote au sujet des finances : nous louions des bobines à la Cinémathèque centrale de l’enseignement public et organisions dans les collèges des séances de cinéma en leur laissant 10 % de la recette. Cela mettait du beurre dans les épinards !

 

Quels rapports l’Ufolep entretenait-elle alors avec les fédérations délégataires ?

Cela dépendait. Certaines – rugby, football – comprenaient notre positionnement complémentaire quand d’autres – judo ou basket – ne voyaient en nous qu’une concurrente. Les sports collectifs étaient très porteurs et, en Seine-et-Marne, sous l’impulsion d’Aurélien Parent, un enseignant passionné, le tennis de table est passé de 3 associations à 80. Cyclisme et gymnastique se développaient également. Beaucoup d’associations étaient à double affiliation.

 

Comment en es-tu venu à prendre des responsabilités nationales ?

Étant impliqué au niveau régional, je fréquentais déjà le siège national. Puis René Hamelin m’a proposé de l’accompagner – avec mon épouse – au congrès de Perpignan de mars 1972. Les AG étaient alors très familiales, certains venaient avec leurs enfants et, le soir, on arrosait naissances et anniversaires. J’en suis revenu enchanté et, l’année suivante, j’ai posé ma candidature au comité directeur national. En 1974 à Lorient, j’ai ensuite été chargé du rapport de l’AG et suis entré au bureau. Puis, en 1981, à la fin de son mandat, André Rouet m’a invité à me présenter à la présidence de l’Ufolep-Usep. Pour moi, son successeur naturel était le très charismatique Raymond Boisset, mais celui-ci ne souhaitait pas être président. À l’issue d’une réunion dans un restaurant proche de la gare de Lyon, j’ai fini par accepter. J’achevais alors ma carrière d’enseignant3.

 

Président, te voilà à la tête d’une équipe…

Bien sûr ! Raymond Boisset et Maurice Daniel étaient respectivement vice-présidents Usep et Ufolep et je travaillais avec les « permanents » : André Allopé pour l’Ufolep, Claude Albagnac pour l’Usep, Patrice Moret pour la gestion et l’importante Commission nationale des statuts et règlements, avec Marie-Claire Destouches, qui a fourni un travail considérable.

 

Ton élection précède de peu celle de François Mitterrand à la présidence de la République et l’arrivée d’Edwige Avice comme ministre déléguée aux Sports. Avant de donner son nom à la loi de 1984, celle-ci assiste en 1982 au congrès Ufolep-Usep d’Annecy. Comment cette relation s’est-elle nouée ?

Dans les loges du Parc des Princes, après un match de l’équipe de France de football. Je ne connaissais personne parmi les officiels et j’avise une dame, seule dans son coin… Nous nous présentons et elle me demande : c’est quoi l’Ufolep ? Elle ne connaissait rien au sport et portait sur celui-ci un regard neuf. Sans doute est-ce pourquoi elle fut – comme plus tard Marie-George Buffet – une remarquable ministre. Nous avons tout de suite compris que nous pourrions travailler ensemble. L’Ufolep souffrait alors d’un manque de reconnaissance, or Edwige Avice a tenu à ce que sa loi concerne autant les affinitaires, multisports et scolaires que les fédérations olympiques et unisports en charge d’une activité. L’Ufolep et l’Usep, jusqu’alors seulement perçues à travers la Ligue de l’enseignement, ont ainsi fait leur entrée dans le Mouvement sportif. Nous pesions quand même plus de 1,3 million de licenciés : 800 000 enfants et 100 000 animateurs adultes à l’Usep, et 450 000 licenciés à l’Ufolep !

 

Que retiens-tu de tes deux mandats successifs de président de l’Ufolep-Usep ?

Je me souviens avoir été mieux élu en 1981 qu’en 1985, car l’Usep commençait à montrer des velléités d’autonomie plus marquée. Elle estimait n’avoir pas suffisamment de place et souhaitait devenir fédération à part entière, et non plus simple section sportive scolaire de l’Ufolep. Pourtant, lors de nos comités directeurs communs, je laissais beaucoup la parole à ce bavard impénitent qu’était Jean Ladégaillerie ! La dissociation a été actée en 1987.

 

Te souviens-tu d’actions ou d’initiatives ?

C’était avant tout une époque de grand rayonnement pour l’Ufolep, avec des effectifs en progression régulière, l’éclatante vitalité des sports collectifs et des disciplines individuelles en plein développement, comme la gymnastique ou le cyclisme. J’ai néanmoins quelques regrets. Par souci de proximité avec le terrain, nous avions par exemple décidé que chaque élu national irait à la rencontre de deux ou trois comités. Malheureusement, cela a été diversement compris : certains voyaient là l’œil de Moscou !

Ces années ont également vu la douloureuse faillite de la Cocelep, notre coopérative de matériel sportif, de coupes et de récompenses : une belle idée victime d’une gestion calamiteuse… Nous avons aussi essayé de développer le korfbal, un sport inspiré du basket, mixte et sans contact, très populaire en Belgique et aux Pays-Bas. Jean-Claude Besnard, récemment décédé, s’était beaucoup investi dans sa promotion. Mais, en dépit de nos efforts, la greffe n’a pas pris.

 

Pourquoi ne t’es-tu pas représenté en 1988 ?

Deux mandats c’est suffisant, et ma compagne le pensait plus encore que moi ! Je ne suis pas non plus resté simple élu. Le pire, c’est qu’ensuite je n’ai pu refuser d’assumer la présidence du comité de Seine-et-Marne, que j’ai conservée jusqu’en 2004 !

 

Quelle était à l’époque la place des femmes à l’Ufolep ?

Très réduite. Il y avait eu dans les années 1970 la création d’un groupe de travail femmes, qui travaillait surtout sur la pratique, et l’arrivée de la gymnastique rythmique, portée par un noyau de filles très dynamique autour de Françoise Péchillon, Nelly Aradan, Isabelle Jacquet, Annie Krempf… Mais les femmes étaient peu représentées au comité directeur national et dans les instances départementales, notamment parce qu’il y avait peu de candidatures.

 

En parallèle, tu as présidé pendant quatre ans la commission sport pour tous du Comité national olympique et sportif français4

J’ai en effet travaillé avec Nelson Paillou, élu à la tête du CNOSF en 1982. Je le trouvais déjà au travail à 8 heures du matin… Il a fait un boulot extraordinaire ! J’apportais la vision ufolépienne dans l’antre des grandes fédérations, où nous n’étions pas forcément en odeur de sainteté, si je puis dire…

 

C’est ensuite avec l’autorité d’un ancien président national que tu interviens en 2000 à l’assemblée générale de Saint-Étienne, avec des mots très durs envers l’équipe sortante. Tu avais critiqué la gestion des nouveaux plans départementaux de développement et exigé « plus de considération »…

J’ai traduit l’opinion de tous ceux qui estimaient qu’on ne les tenait au courant de rien. Tout se décidait entre quatre ou cinq personnes – j’avais parlé je crois d’un « quintet ». Ils manigançaient tout entre eux, puis ça sortait sans qu’on sache ni comment ni pourquoi… Le comité directeur a été profondément renouvelé et Marc Derive, président sortant, n’y a été réélu que d’extrême justesse. Philippe Machu lui a succédé à la tête de la fédération en promettant d’être beaucoup plus à l’écoute. Sans concertation, à l’Ufolep ça ne marche pas !

 

Quel regard portes-tu sur l’Ufolep aujourd’hui ?

Je me tiens au courant en assistant aux réunions du comité de Seine-et-Marne, où l’on a la bonté de me conduire ! D’anciens membres de la commission nationale statuts et règlements – que j’ai longtemps présidée – ont le sentiment que l’Ufolep a beaucoup changé. Inévitablement, quand on a vécu si fort et si intimement l’aventure d’une telle fédération, on est tenté de trouver que c’était mieux avant. Moi, je pense qu’elle vit avec son temps. Propos recueillis par Philippe Brenot, Arnaud Jean et Rémi Callegari

 

(1) Il est écrit sur cette plaque : « Hommage aux quatre hommes dont l’union a permis le 15 novembre 1866 la création de la Ligue française de l’enseignement : Jean Larmier, sergent de ville ; Antoine Mamy, conducteur de chemin de fer ; Jean Petit, tailleur de pierres ; Jean Macé, professeur. »

(2) Son père était métreur dans le bâtiment et sa mère possédait une formation de brodeuse. Pierre Desaissement avait par ailleurs une sœur aînée.

(3) Pierre Desaissement a enseigné les mathématiques en collège à Nangis puis à Melun. En 1969-1970, il met en place le nouveau collège de Brie-Comte-Robert. Principal adjoint de celui du Mée-sur-Seine (1970-1973), il achève sa carrière comme principal du collège des Capucins à Melun (1973-1982).

(4) Pierre Desaissement a également exercé un temps la vice-présidence de l’Association française pour un sport sans violence et pour le fair-play (AFSVFP).


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