La chanson de geste signée en 2008 par Philippe Bordas est devenue un seul en scène cycliste. Une réussite.
Le premier cycliste seul en scène dont on se souvienne, c’est Samy Frey égrenant les bribes mémorielles de Georges Perec au rythme de sa pédalée, débit tantôt lent, tantôt précipité. Il y eut ensuite l’échappé anonyme de 54X13, d’après Jean-Bernard Pouy. Mais Jacques Bonnaffé ne pédalait pas, à la différence de Matila Malliarakis dans Anquetil tout seul, d’après Paul Fournel.
C’est encore Anquetil qui ouvre Forcenés, d’après l’ode aux champions du passé signée en 2008 par Philippe Bordas. Pas tous : ceux dont les exploits étaient marqués du sceau d’une démesure qui aujourd’hui n’a plus cours.
A-N-Q-U-E-T-I-L : chaque lettre de son nom est épelée, martelée par la voix off avec laquelle va dialoguer pendant une heure vingt Léo Gardy, sanglé dans son cuissard-combinaison, courbé sur un vélo d’appartement de compétition. Des lèvres de l’homme-machine sourd une prose épique qui magnifie l’enchaînement surhumain du critérium du Dauphiné-Libéré et de Bordeaux-Paris, exploit qui permit au flamboyant Maître Jacques de reconquérir un peu cette France des modestes qui n’en avait que pour Pou-Pou, trop raisonnable pour être ici célébré. Suit la pénétrante évocation des grands grimpeurs du Tour de France, Vietto, Robic, Bartali, Coppi, Ocaña et Charly Gaul, archange cabochard vainqueur du Tour 1958. Et c’est Roger De Vlaeminck, « le gitan », qui incarne la mythologie de Paris-Roubaix.
La réussite de la mise en scène tient notamment au choix des images d’archives qui se chevauchent et se superposent sur l’écran dressé dans le dos de l’acteur, et où des citations en forme de manifeste s’incrustent parfois. Il y a aussi cette captation d’une descente du Mont Ventoux qui place le spectateur dans la roue de Lucien Aimar, équilibriste et homme-fusée qui dépassait les motards en tutoyant les 140 km/h. Le voyage s’achève avec Bernard Hinault, dit le Blaireau, encore un pied dans la légende mais déjà l’autre dans le cyclisme standardisé, avant que le cyclisme ne bascule dans la chimie.
Le coureur descend alors de vélo, reprend son souffle et salue le public, qui lui émerge du rêve éveillé qui l’aura presque autant épuisé. Ph.B.
Forcenés, d’après Philippe Bordas, avec Léo Gardy, adaptation et mise en scène Jacques Vincey. Jusqu’au 28 février. Paru en 2008 chez Fayard, Forcenés est disponible en poche Folio.