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Documentaires sportifs, la nouvelle loi des séries

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Alors que les écrans de télévision et d’ordinateur tendent à supplanter le « grand », dans le sillage de Netflix les séries documentaires des plateformes américaines ont renouvelé la représentation du sport.


Elles s’appellent Netflix, Prime Video, Apple TV+ ou Disney+ et attirent chaque jour davantage de téléspectateurs en créant toujours plus : une offre pléthorique où les séries sportives pullulent depuis plusieurs années, alors même que les chaînes classiques n’ont jamais diffusé autant de matchs de foot, de basket, de hand ou de rugby.
En 2018, Sunderland 'Til I Die (Sunderland envers et contre tout) fut l’une des premières séries à marquer les esprits en Europe. Pendant une saison, les caméras de Netflix ont suivi ce club de football anglais avec l’espoir qu’il remonte en Premier League. Or l’aventure en deuxième division s’est révélée désastreuse : défaites en pagaille, licenciement d’entraîneur et nouvelle relégation, pour le plus grand bonheur des téléspectateurs. « Le naufrage d’un club de foot anglais devient une épopée tragique et séduisante » résumait Télérama.

La concurrente Prime Video avait déjà pris le parti de se lancer dans le documentaire de longue haleine. Outre-Atlantique d’abord, en suivant à partir de 2015 les exploits de franchises de football américain, dont les Arizona Cardinals, les Los Angeles Rams ou les Philadelphia Eagles, avec la même ambition de filmer les coulisses. Côté ballon rond, la plateforme d’Amazon s’est ensuite invitée dans les vestiaires de Manchester City (2018) et d’Arsenal (2022), offrant quelques belles séquences, notamment les discours des entraîneurs respectifs, Pep Guardiola et Mikel Arteta, mais sans rencontrer le même succès que la série sur Sunderland. L’enchaînement des victoires nuisait sans doute au suspense et à la dramaturgie.

« À la limite de la tricherie »

D’où l’importance du storytelling, cet art de raconter une histoire, quitte à arrondir les angles ou, au contraire, souligner les aspérités. Dans Formula 1 : Drive to Survive (depuis 2019 sur Netflix), les secrets de paddocks sont révélés saison après saison par les pilotes et leurs équipes, ce qui fait parfois grincer des dents en interne. Max Verstappen, quadruple champion du monde entre 2021 et 2024, a dénoncé à plusieurs reprises la manière dont il est présenté à l’écran, et même menacé de boycotter la production ! Le géant américain a aussi été critiqué après la diffusion de Tour de France : au cœur du peloton (depuis 2023). De nombreux fans de cyclisme reprochent un manque de réalisme également regretté par Dominique Serieys, directeur général de la formation Decathlon-AG2R La Mondiale, que suivaient les caméras. « Tout doit être facilement assimilable, les acteurs sont très identifiés pour que le spectateur ne se pose aucune question : le beau gosse, le nul, le capricieux… On peut faire dire ce qu’on veut aux images avec le montage, ils sont à la limite de la tricherie », pointe Vincent Hubé, journaliste à la rubrique culture de L’Équipe.
Stéphane Demoustier, cinéaste passionné de tennis, n’a quant à lui pas franchement goûté la série Break Point (2023-2024), consacrée au circuit professionnel et à certaines de ses stars, tels Casper Ruud, Aryna Sabalenka ou Holger Rune. Toujours les mêmes qualités et défauts : une plongée au cœur du réacteur, des images exclusives auxquelles n’ont pas accès les médias traditionnels, épicées de quelques confidences des champions, mais aussi des séquences aux émotions trop amplifiées ou qui posent la question de la crédibilité. « C'est de la fabrication totale. Ils font croire que gagner l’Open d’Australie en double est un événement fabuleux pour Nick Kyrgios (tennisman australien caractériel, finaliste de Wimbledon en 2022, ndlr), or ce n’est rien du tout pour lui. C'est artificiellement monté en épingle pour créer de la dramaturgie à gogo », regrette le réalisateur de Terre Battue (2014), film qui s’inspirait d’un fait divers pour pénétrer l’univers de la petite balle jaune.

Les coulisses de l’exploit

Comme tout amateur, Stéphane Demoustier admet cependant que découvrir les coulisses du circuit professionnel reste « jouissif ». C’est pourquoi ces séries documentaires trouvent leur public. Même les néophytes peuvent se passionner pour les passes d'armes entre les deux champions de Formule 1 Lewis Hamilton et Max Verstappen, ou être accrochés par les harangues des entraîneurs de basket de L’Or à bout de bras (2025), qui suivait les équipes française, américaine, serbe et canadienne lors des Jeux olympiques de Paris 2024. Avec, en prime, les larmes versées par la légende Kevin Durant après avoir remporté sa quatrième médaille d’or...

Les plateformes n’ont toutefois pas inventé le concept. Chacun se souvient des Yeux dans les Bleus (1998), documentaire fondateur qui racontait de l’intérieur la victoire des Bleus de Zidane lors de la Coupe du monde 1998. Le réalisateur Stéphane Meunier s’était immiscé dans l’intimité du groupe pour montrer les joueurs en dehors du terrain. Ainsi a-t-on pu voir Zinédine Zidane chanter du Michel Polnareff, Emmanuel Petit écouter du Mozart ou Fabien Barthez ouvrir son courrier. Les médias télévisuels plus traditionnels, Canal+ en tête avec Intérieur Sport, sont d’ailleurs demeurés adeptes de ces tournages embedded qui s’attachent moins au spectacle de la performance qu’à ses secrets et coulisses. « Cette concurrence est plutôt bonne, ça relève le niveau. Canal+, Arte ou France TV n’ont pas à rougir des plateformes », estime Vincent Hubé.

 

Au contact

L’ex-rugbyman Philippe Guillard, champion de France 1990 avec les Ciel et Blanc du Racing avant de passer derrière la caméra de télévision, puis de cinéma, avec deux films sur le monde de l’Ovalie (Le Fils à Jo, 2011, et Pour l’honneur, 2023), n’en est pas moins admiratif de la série de Netflix Six Nations : au contact (2024), qu’il trouve « canon ». Diffusés avec un an de décalage sur l’évènement, les épisodes sur le tournoi 2023 donnaient à voir de plus près la large victoire du XV de France en Angleterre, et surtout le sacre final de l’Irlande. Le cinéaste estime qu’il « va être très difficile de refaire un film de rugby après ça ». Pour lui, « les meilleurs films de sport sont issus du documentaire », lequel permet ensuite de recréer « beaucoup de fiction, de suspense, d’histoires ».

Dans Le Parisien, Jean-Gabriel Bontrick se montrait cependant moins convaincu par les huit épisodes de la deuxième et dernière saison, qui faisait des compagnes de plusieurs joueurs le fil rouge d’un feuilleton parsemé de « multiples séquences fleur bleue ». En tout cas, la profusion de sport en direct n’entrave pas le succès de ces séries, les téléspectateurs étant visiblement prêts à revive la compétition en différé avec un éclairage sur ses à-côtés.

 

Standardisation

« C’est parfois très réussi, la Formule 1 notamment, mais le genre s’est déjà essoufflé. Reproduire ça dans le tennis, dans le golf ou dans le cyclisme n’a guère d'intérêt, c’est plus inégal », juge Vincent Hubé. Certaines images semblent également calquées d’une série à une autre, avec des plans qui se ressemblent un peu trop. Dans les Cahiers du cinéma de mars 2021, Hervé Aubron qualifiait déjà la plateforme américaine d’« empire du neutre », un point de vue partagée par Julien Camy, réalisateur, journaliste et co-auteur avec son père Gérard de l’ouvrage de référence Sport et cinéma : « Netflix uniformise énormément ses productions. Il y a des codes de mise en scène, de narration, de couleur d’image, de musique, qui donnent à voir le monde de la même manière. Tout est standardisé. » De la même façon, Stéphane Demoustier argue qu’il « n'y a là aucune réflexion cinématographique sur la façon de filmer » et que « ça ne va pas révolutionner le rapport documentaire au sport ».

Sortir de l’emprise des séries sportives n’en est pas moins devenu difficile pour l’amateur. D’autant plus que l’on ne peut pas regarder un générique de fin sur Netflix sans qu’un nouvel écran apparaisse pour nous inciter à visionner un autre contenu, encore et encore. Enzo Léanni

 

Biopics à épisodes sur petit écran
Après la réussite planétaire de The Last Dance, série Netflix sur la vie et l’œuvre du légendaire basketteur américain Michael Jordan, d’autres ont décliné le genre du biopic au format de la narration en épisodes. Moins en vogue que par le passé au cinéma, le genre a ainsi été un peu renouvelé. En témoignent Senna (2024), série Netflix sur le pilote brésilien Ayrton Senna, triple champion du monde de Formule 1, de ses débuts jusqu’à sa mort tragique en plein Grand Prix, ou Tiger (2021), série signée HBO sur la légende du golf Tiger Woods, présentée comme une ascension suivie d’une chute et d’un retour au sommet, sur le mode bien connu de la rédemption.

Pionnier dans ce domaine en France, Canal+ continue de produire des documentaires consacrés à des sportifs, sous une forme classique comme Samir Nasri : Rebelle (2025) ou avec une narration par épisodes, tel Prost (2024). Pour le footballeur comme pour le pilote automobile, la chaîne s’appuie sur des images d’archives, des entretiens exclusifs et des moments de vie capturés grâce à un suivi quotidien de longue haleine. E.L.

 

Un youtubeur sur l’Everest

Ce fut l’ovni de 2024 : Kaizen (1 an pour gravir l’Everest), récit de la préparation et de l’ascension du toit du monde par Inoxtag, youtubeur alors âgé de 22 ans. Réalisé par Baptiste Monnot, ce documentaire de 2 h 26 sort au cinéma le 13 septembre et rassemble 310 000 spectateurs rien qu’en France, avant d’être diffusé le lendemain sur YouTube, où il est visionné plus de 11 millions de fois en 24 heures. Kaizen – « changement positif » ou « amélioration » en japonais – atterrit ensuite sur la plateforme de streaming TF1+ et est diffusé le 8 octobre sur la chaine après un épisode de Koh-Lanta. Également diffusé en Belgique et en Suisse, le documentaire est enfin mondialement disponible depuis mai 2025 sur Disney+.

Au-delà de son formidable écho, ce film a reçu un accueil contrasté. S’il se conclut sur un encouragement d’Inoxtag à son public de s’éloigner des écrans pour réaliser ses rêves, il est aussi vu comme un exemple de la commercialisation croissante de l’Everest. Et restera-t-il un objet filmique à part, ou annonce-t-il un nouveau genre de documentaire sportif tirant sur le développement personnel ? Dernièrement, Inoxtag a mis en ligne sur YouTube 10 jours pour traverser l’Atlantique (ft. Guirec Soudée) et 7 jours pour survivre en jungle ! (avec la légion étrangère). Ph.B.


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