L’association assume la non-mixité choisie pour fédérer 450 femmes de tous horizons au nom de l’appropriation de leur corps.
Passer’Elles a beau être un collectif et une aventure partagée, l’association trouve son origine dans le parcours de vie d’Alessandra Machado, 52 ans, qui l’a fondée en 2010 et continue de l’incarner. « Ce parcours, résume-t-elle, est celui d’une immigrée sans papiers qui a fui la misère de son village de l’État de Rio, au Brésil. J’ai grandi sans père et celui de mes trois enfants était aux abonnés absents. J’ai alors rencontré le cuisinier du restaurant français où j’étais serveuse, qui me promettait monts et merveilles… Et c’est vrai qu’en travaillant trois mois ici j’ai pu faire vivre ma famille pendant un an ! »
En France, Alessandra donne naissance à son quatrième enfant mais connaît « dix ans de violences conjugales », dont elle s’extirpe grâce au soutien d’associations d’aide aux femmes victimes de violence. « C’est là qu’est né le projet de Passer’Elles. À 37 ans, sans salaire ni métier mais forte de mon goût jamais démenti pour le mouvement et la danse, j’ai entamé une formation zumba et commencé à créer un réseau de femmes dans les quartiers de Lille, avec la volonté de créer une communauté. »
Zumba et mixité sociale
Alessandra Machado passe ses diplômes – dont un BP Jeps – et prend le statut d’auto-entrepreneuse pour démarrer son activité. « J’animais des cours dans les quartiers populaires comme dans les beaux quartiers et j’ai voulu réunir ces publics. D’où le nom de l’association, Passer’Elles, née avec l’appui de deux amies, l’une sociologue et l’autre responsable d’un projet sur l’accessibilité des personnes handicapées : une question qui me concerne d’autant plus que l’une de mes filles est autiste. »
Passer’Elles s’affilie en 2014 à la fédération de gymnastique volontaire1, dont Alessandra intègre en parallèle le comité régional de Hauts-de-France, où elle œuvre au développement associatif. « Même si notre principe de non-mixité choisie et notre engagement dans les quartiers avait reçu la validation fédérale, nous restions un peu disruptives, dissonantes, analyse-t-elle. Aussi, en 2019 nous avons décidé en bureau de basculer vers l’Ufolep, qui correspondait mieux à notre projet d’éducation populaire très engagé. »
Les 450 licenciées de Passer’Elles – un chiffre en progression chaque année – ont aujourd’hui le choix entre 21 cours différents, orientés cardio ou gymnastique douce1 et proposés du lundi au samedi en sept lieux différents. « Les mères peuvent venir avec leurs enfants dès 4 ans et nos pratiquantes les plus âgées vont sur leurs 90 ans », précise Alessandra Machado.
Cette offre variée, avec des activités « tendance » comme le « cardio fight girl » où l’on mime les gestes de la boxe, est la première raison du succès rencontré. À l’image d’un site internet qui donne envie de la rejoindre, l’association bénéficie également d’une communication très pro qui vient s’ajouter au bouche-à-oreille. « Et puis il y a tout ce que l’on trouve chez nous et pas ailleurs, insiste Alessandra Machado : un réseau communautaire, une solidarité entre femmes et un engagement militant qui se retrouve dans des tarifs indexés sur le quotient familial et l’accompagnement des publics vulnérables comme les réfugiées et les demandeuses d’asile. Ce qui ne nous empêche pas de nous autofinancer à 80 %. »
Une équipe
Alessandra a également su fédérer autour d’elle toute une équipe, à commencer par les cinq autres membres du bureau. Souvent adhérentes de longue date, celles-ci font profiter l’association de leurs compétences professionnelles : Aurélie, la présidente, travaille dans la communication ; Juliette est psychiatre ; Soued est consultante et professeure en management ; enfin, Fatima et Kheira maîtrisent tout ce qui relève des finances et de l’administratif. L’association réfléchit néanmoins à la façon de financer un poste de direction dans l’idée de renforcer le soutien des collectivités ou d’autres acteurs sensibles à son projet.
Côté animation sportive, elles sont quatre à seconder Alessandra : un quatuor dans lequel on retrouve à nouveau Aurélie, la présidente, qui au début était simple adhérente. « Je repère vite celles qui peuvent être des relais, explique Alessandra. J’ai ainsi dû former une trentaine de personnes depuis les débuts de l’association. Je regrette d’ailleurs que nous n’ayons pas encore de formation à proposer au sein de l’Ufolep. Mais un Certificat de qualification professionnelle d’animateur ou animatrice de loisir sportif (CQP ALS) doit se mettre en place la saison prochaine dans les Hauts-de-France, avec une attention particulière portée à la pédagogie inclusive et différenciée. »
Engagements
Au-delà du brassage des publics, l’identité de l’association réside dans l’affichage de ses engagements et l’invitation aux adhérentes à participer, si elles le souhaitent, à des temps qui dépassent le cadre de l’activité physique. « Ce sont des groupes de paroles comme récemment sur la procréation maternelle assistée (PMA), des voyages à vélo, des rendez-vous bénévoles où l’on parle stratégie et action, la participation à des manifestations… En novembre, nous avons ainsi animé une course contre les violences sexuelles et sexistes qui a réuni 10 000 personnes à la citadelle de Lille. Et pour la Journée internationale des droits de femmes du 8 mars, nous avons pris la parole pour exprimer notre engagement féministe et défilé sous notre banderole. »
Alessandra n’hésite pas à parler d’un projet « révolutionnaire », au sens où « le corps des femmes est politique ». « Se réapproprier son corps à travers le mouvement est aussi un engagement militant. Que l’on porte la mini-jupe ou le voile, l’habiter pleinement permet de choisir librement ce qui est bon ou non pour soi. Et puis il y a tout la joie de se retrouver : cela aussi, c’est pour moi un projet révolutionnaire. » Philippe Brenot
(1) FFEPGV : Fédération française de l’éducation physique et de la gymnastique volontaire.
(2) Les activités dynamiques sont identifiées « Girl Cardio » (Zumba, Zumba step, HIIT, cardio fight girl et AFROVIBETM) et celles plus douces « Zen Girl » (Pilates, FitBall, Circl Mobility, Marche nordique et de méditation & breathwork).
Non-mixité, un choix assumé. « La non-mixité choisie permet d’offrir un espace sécurisé où les femmes ne se sentent ni regardées, ni jugées, explique Alessandra Machado. Cela rejoint pour moi l’attention spécifique portée aux personnes vulnérables. Cela nous permet d’échanger sur nos propres histoires et de construire quelque chose en commun. Le mouvement sportif a longtemps été réfractaire à la non-mixité. La mairie de Lille n’était pas non plus à l’aise sur le sujet, en raison notamment du parallèle établi par certains avec les demandes de créneaux exclusivement féminins en piscine. Je le comprends d’ailleurs tout à fait. Mais ces critiques s’atténuent car nous sommes l’antithèse de l’entre-soi : nous favorisons au contraire la diversité et le dialogue. Les femmes se découvrent et se rapprochent, loin des a priori nourris par certaines prises de position politiques. Et nous disposons aujourd’hui de suffisamment de vécu pour désamorcer toute forme de peur ou de crainte à l’égard de cette non-mixité assumée. »