Surprenant et passionnant ouvrage que cette Raison du sport où le philosophe Jean-Luc Marion ne s’essaie que dans les dernières pages à conceptualiser ce qui pousse l’homme à se mesurer aux autres et à lui-même dans le sport, références bibliques à l’appui. L’auteur du Phénomène érotique introduit en effet son sujet à travers son expérience de coureur de demi-fond du Stade Français, catégorie cadets et juniors. À travers le récit d’une victoire sur 1000 m – probablement la course de sa vie –, il donne à comprendre les rapports avec l’entraîneur et les adversaires, l’abnégation de l’entraînement, et fait ressentir la souffrance de l’effort mêlée au plaisir de mettre son corps à l’épreuve. Tout aussi remarquables sont les chapitres consacrés à Michel Jazy, icône de la France des années 1950-60, et aux trahisons à l’œuvre dans le Tour de France 1959. Comment Jazy réussit-il à se relever mentalement de son terrible échec sur le 5 000 mètres des Jeux olympiques de Tokyo ? Et pourquoi Jacques Anquetil et Roger Rivière firent-ils alliance avec l’espagnol Bahamontès pour priver de la victoire d’Henri Anglade, de l’équipe régionale Centre-Midi ? Car les stratégies sont indissociables du sport…
Et que dire des formidables pages consacrées au rugby, où l’académicien assimile la passe – à hauteur ou vers l’arrière, comme l’exige la règle – à un don ? Il y fait étalage d’une érudition digne d’un rubricard de L’Équipe et le fait que les références soient datées – Jean-Luc Marion est né en juillet 1946 – n’enlève rien à la pertinence du propos.
On se rapproche ensuite de la dissert’ de philo avec l’analyse de la contradiction entre les deux devises de l’olympisme moderne, « l’important c’est de participer » et « plus haut, plus vite, plus fort », brillante copie qui n’oublie pas la question du dopage.
Pour finir, Jean-Luc Marion rend hommage à un certain Henri Laëthier, qui dans l’ombre d’Alain Mimoun « courait pour et par lui-même sans courir après les autres, ni même après leurs applaudissements ou devant eux ». On relira peut-être deux à trois fois la citation pour la bien comprendre, mais c’est si joliment dit qu’on ne s’en lasse pas. Ph.B.